Une telle adhésion au récit nationaliste s’est bien entendu effectuée au prix de quelques oublis et contresens. Ainsi, l’Iran n’a pas toujours été « chiite » : il ne l’est devenu qu’avec les Safavides, originellement sunnites, qui firent néanmoins de cette confession la religion d’État, sans pour autant être en mesure d’imposer son monopole ni de mettre fin à son pluralisme interne du fait de la diversité de ses centres de savoir, de ses autorités spirituelles, de ses courants théologiques ou mystiques, encore que leur choix entraîna l’exil de nombreux lettrés, marchands ou guerriers d’autres obédiences. De même, l’Empire safavide, auquel on attribue souvent les frontières de l’Iran contemporain, s’étendit en réalité bien au-delà, de Kandahar aux pourtours de la mer Noire, à son zénith : il ne faut pas confondre le processus d’unification monarchique, qui a permis à la Couronne de prendre le contrôle du littoral du Golfe et de s’assujettir les grandes tribus, avec la délimitation exacte des « Pays protégés ». Quant aux périodes où a prévalu la domination de pouvoirs régionaux et lignagers (hokkam-e mahalli), elles sont perçues par défaut eu égard à une norme qui fut en fait l’exception, celle du gouvernement, fût-il indirect, de l’État central (hokoumat) dont l’Empire safavide a précisément été l’apogée, en écho à la splendeur des Empires achéménide et sassanide. Sont également oblitérés quelques centres importants de l’histoire, de la civilisation, de la culture « persane ». Recomposant l’islam à partir du Xe siècle, au gré du rayonnement des cités de la Transoxiane, du Khorassan et du Sistan, celle-ci a affirmé son hégémonie, ou en tout cas son prestige, sur l’Asie centrale, jusqu’aux confins de la Chine, et sur une partie du sous-continent indien, en particulier sur l’Empire ghaznavide (Xe-XIIe siècle), sur le sultanat de Delhi (XIIIe-XIVe siècle) et sur l’Empire moghol (XVIe-XIXe siècle), ainsi que sur les ports de l’Asie du Sud-Est [