Or, celui-ci, en tant que pratique sociale, est producteur de logiques de vie spécifiques, au même titre que la guerre, par exemple. Il nous arrache à notre milieu, il nous plonge dans l’anonymat et l’incertitude, il nous focalise sur la réalisation d’un but précis. En bref, il nous transforme. Ce qui ne va pas sans joie, sans exaltation, sans nostalgie, sans souffrance, sans peur. En ce que le voyage a de particulier, il pose la question de l’adéquation de la plupart de nos outils d’analyse, qui ont été développés pour appréhender les arcanes des sociétés dans l’écrin de leurs frontières, dans leur sédentarité, et selon les termes territoriaux ou identitaires de leur définition établie, on pourrait presque dire dans leur for intérieur. Il rappelle que les sociétés n’ont pas une essence intrinsèque et qu’elles se constituent dans leur rapport à l’Autre, sur leurs frontières, précisément. Cela ne change rien à l’évidence de leur singularité. Mais cette dernière provient justement de leur mise en relation. L’anthropologie du voyage, des marges, des marches, de la frontière interroge en définitive les représentations imperturbables que la société se fait d’elle-même en se disant, ou en se voulant, iranienne, chiite, authentique (asil) ; en se targuant de sa vieille histoire, quitte à l’inventer ; en mettant son point d’honneur à défendre son exceptionnalité. De nouveau, je ne conteste pas la particularité de la société iranienne ni ne dénie aux Iraniens le droit d’en être fiers. Simplement, j’espère que les pages qui suivent aideront le lecteur, autant qu’elles m’y ont poussée, à reprendre le contexte historique et social qui a créé cette différence, souvent de manière paradoxale, et à penser l’histoire iranienne autrement.